Mélanges et amour brut
Jeudi 03 août 2017 - Emmanuelle Fournier-Lorentz

L'auteure belge exposait en juillet à Genève, avec son ­compagnon Baptiste Brunello. ­L'occasion de dresser le portrait d'une artiste à l'œuvre foisonnante et fragile.
A l'Espace Picto, dimanche 23 juillet, un large rideau noir masque l'entrée du bâtiment: c'est pourtant là qu'on trouve la galerie Topic, où se tient l'installation Glons-Gex-Glons d'Aurélie William Levaux et Baptiste Brunello. Ils présentent ce soir-là le fruit d'une semaine de résidence sous le curatoriat de Camille Kaiser. Après une bière et quel­ques tomates cerises, un discret «ça commence» annonce le début du vernissage.
Derrière le rideau noir, à l'intérieur du hall vitré, trône... une Fiat Qubo blanche, stoïque, montée d'une paire de skis sur laquelle repose un triangle de verre. Dans ce triangle, un hologram­me où les deux artistes miniatures dansent ou se battent avec une frite géante. Du véhicule s'échap­pent les voix du couple. Elles récitent des textes coécrits pendant la résidence et enregistrés dans ladite voiture, sur des thèmes allant de l'amour à l'enfance, en passant par le voyage et les allers-­retours. Lui, la voix forte et claire à la manière d'un automate. Elle, un peu triste, un peu lointaine à la Yolande Moreau qui nous raconterait des ­histoires.
Sa voix, qu'elle soit enregistrée ou en live, lors de notre entretien, est brute: elle ne pose pas. Elle nous le dira d'emblée: «De toute façon, je raconte tout.» Aurélie William ­Levaux se révèle donc fidèle à son œuvre: franche, poignante et sincère. «Que ce soit dans mes livres ou quand je parle, je lâche beaucoup, je ne mets pas de filtres, c'est après coup que je me dis ‘mon dieu!' et que j'ai honte. Je suis d'ailleurs incapable de me relire. Mais si on met trop de filtres on censure, et on perd l'âme.»
Auteure avant tout
S'il y a bien une caractéristique qui définit son travail, c'est celle-ci: le mélange des genres, du texte à l'illustration, comme le mélange entre sa vie réelle et la fiction, son travail et son quotidien. Née en Wallonie il y a un peu plus de trente ans, elle se définit comme «auteure avant tout, artiste, pas vraiment illustratrice».
Aurélie William Levaux est l'aînée d'une fratrie de onze, dont cinq enfants handicapés adoptés. «Mes parents sont des gens très charitables et un peu dingues», raconte-t-elle. «Ils sont aussi très catholiques et il y avait un manque de liberté qui m'a poussée à partir.»
A 19 ans, elle se ­décide pour Liège, où elle suivra une formation d'illustratrice dont elle ne retiendra pas grand-chose, à part quelques amitiés. «J'aurais fait des livres de toutes façons, avec ou sans école», lance-t-elle.
Les joies du couple
Aurélie William Levaux fait donc des livres. Et des dessins, des collages, des broderies, des installations et des films. Son travail foisonnant raconte avec ­humour et une sensibilité poignante la vie, sa vie. «Je pars du réel mais ne m'y tiens pas forcément, parfois je fais de l'autofiction, j'exagère un peu», dit-elle. A 25 ans, elle publie son ­pre­­mier livre Menses anta rosam, qui raconte sa grossesse. Cinquante dessins et broderies sur tissus pour illustrer ce «grand mystère», auquel elle voudrait quelquefois «que tout le monde participe».
Suit une série de livres, au croisement du journal intime et de l'illustration cathartique, dont le remarqué Sisyphe, les joies du couple, paru en 2016 aux éditions genevoises Atrabile. Cet ouvrage retrace la tumultueuse relation amoureuse vécue avec son ancien compagnon, artiste lui aussi. Pour chaque page de texte racontant un moment de vie, on trouve une de ses illustrations singulières, teintées d'iconographie religieuse. Elles mettent en scène des personnages, féminins pour la plupart. Ces montages hybrides, dessins et broderies, sont toujours accompagnés de petites phrases aux allures de devises existentielles – «Et comme tu n'entends plus mon cœur, je te dirai l'indicible avec mon cul», par exemple.
Les textes, eux, racontent avec une sincérité touchante l'intimité de la relation, la violence qui l'anime. «Bizarrement, tout le monde voit du lourd dans ce livre, mais moi non. Le processus a été thérapeutique. Quand je l'écrivais, je le lisais en même temps à mon compagnon de l'époque. C'était ma manière de me distancer de l'histoire, une sorte de conte que je nous racontais à nous-mêmes», se rappelle-t-elle. Ses ouvrages sont des «manières de survivre, de dépasser la catastrophe et digérer la vie».
Vers l'écriture
Chez Aurélie William Levaux, couple et travail se mêlent. «J'ai toujours fait ça avec tous mes amoureux, de tout mélanger. Je ne connais pas le couple autrement, ça fait partie de mon quo­ti­dien.» Cela se fait-il naturellement? Elle répond que comme tout, ça se travaille. «Mais quand ça marche c'est génial, c'est joyeux, ce sont de beaux projets. Et puis ça évite les soirées télé!» Quitte à pren­dre le risque que tout s'arrête, et donc se perde. «Après quand ça foire, tout fout le camp. Avec Moolinex (le compagnon et artiste évoqué dans ‘Si­sy­phe', ndlr) c'était dramatique, ce sont quatre ans de boulot qui ont été mis à la poubelle, c'est doublement triste.»
Peut-être parce qu'elle estime que l'écriture l'a sauvée, elle souhaite désormais s'y consacrer davantage. «C'était plus difficile pour moi d'y venir car il y a de la pudeur, j'y suis allée petit à petit. Maintenant, il y a de moins en moins d'images et le dessin me paraît plus ennuyeux.» En témoignent d'ailleurs ses deux prochains projets, à paraître début 2018. Il s'agira d'un roman, coécrit avec son frère sur la base de journaux intimes d'enfance qu'elle a conservés, et d'un recueil de nouvelles aux éditions du Nouvel Attila. Titre provisoire: C'est pas moi, c'est les autres.
Au moment de la quitter, on lui pose la question étrange de savoir quel objet elle emmènerait si elle devait tout quitter. Aurélie William Levaux répond avec aplomb: «Je prendrais de quoi écrire, de toute façon.»

Le Monde blog, 09 mai 2016, par Cathia Engelbach

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Aurélie William Levaux pique. Armée de fils, d’aiguilles, de crayons et de pinceaux, elle bâtit depuis une dizaine d’années une œuvre singulière qui s’inscrit au confluent de plusieurs genres. Entre bande dessinée et tapisserie, elle coud et recoud sur tissu et sur bois, ourlant un imaginaire à la fois chimérique et licencieux, suggestif et provoquant, nourri d’échos à l’art brut, iconique, oriental ou encore asiatique, et enrichi par des influences mythologiques, religieuses, voire psychanalytiques.
Il ne lui manquait plus que la prose, qu’elle ajoute aujourd’hui aux planches de son nouvel album, Sisyphe, les joies du couple, publié aux éditions Atrabile. Et comme l’on pouvait s’y attendre, hors de question de faire dans la dentelle : mots et images servent à écrire et illustrer un conte familier mais désenchanté. Autant d’épines que l’artiste belge plante dans le cœur à vif du mythe de l’éternel retour, ici transposé au supplice amoureux.
Du tissu au texte (dont l’étymologie latine, commune, renvoie à l’idée de "trame"), le langage utilisé par Aurélie William Levaux puise dans la même source : tout, dans son œuvre, est en effet affaire d’attaches et de ruptures, d’entrecroisements incessants, tant dans la forme que dans le fond. Son style, à la jonction entre plusieurs techniques et expressions artistiques, convoque autant la broderie que la photographie, et fait référence autant à la littérature qu’à l’art pictural. Quant aux sujets qu’elle aborde, ils traitent eux aussi de liens et de relations qui se nouent et se dénouent.
Ses travaux manuels et ses albums, depuis son premier consacré à la maternité (Menses ante rosam paru en 2008 chez la Cinquième Couche) jusqu’à Sisyphe, parlent d’elle-même et sondent la féminité, abordée sous le prisme de la relation entre les hommes et les femmes, et plus généralement entre l’Homme et le monde. Le corps qu’elle trace est comme l’esprit : il est en balance entre "l’unité" et "la multitude", le moi animal et le moi politique, le for intérieur et l’apparence, "la morale" et "le chaos ".
Métamorphosée, la femme couchée sur toile ou tissu représente à la fois l’artiste elle-même et son double. Elle peut être blonde, comme elle, ou le plus souvent brune, peinte avec de faux airs de Frida Kahlo. Ses contours se gravent en noir ou se fondent aux arcs du cercle chromatique. Dupliquée dans le temps et l’espace, elle est tour à tour Blanche-Neige ou Cendrillon, figure légendaire ou femme battue, enfant libre ou femme voilée, pieuse ou première pécheresse, reine de Saba ou simple ménagère moderne.
La multiplicité des figures féminines, surpiquées d’aphorismes tantôt poétiques tantôt cinglants, voire scabreux, conduisent à la confection d’un journal intime, mais atemporel et universel, comme Aurélie William Levaux l’explique : "Je partage des bouts d’existence et des pensées qui sont à la fois uniques et qui font partie d’un tout. Ce que je raconte, ce que je vis, a déjà été vécu mille fois, et raconté de toutes les manières. Rien n’appartient qu’à moi : ce que je décris pourrait être n’importe qui à n’importe quelle époque. C’est l’histoire de l’humanité, balayée par les mêmes questions existentielles, les mêmes souffrances, la même recherche de sens." Et, surtout, une sempiternelle quête amoureuse.
Dans l’image comme dans le texte, constitué de propositions courtes et incisives, elle se plaît à construire pour mieux déconstruire. Elle se matérialise elle-même et trace aussi et surtout un chemin vers l’autre, figure de l’absence avec laquelle elle rompt mille fois, pour se remarier mille fois. Le réseau anaphorique élaboré est un entremêlement de vide et de plein, de recto et de verso.
Chaque illustration sert ainsi d’envers du texte en miroir – c’est-à-dire, en couture, qu’elle constitue la partie invisible et cachée à l’intérieur du vêtement. "Le texte, précise-t-elle, parle de faits ancrés dans une réalité. Les illustrations, émotions brutes liées à une forme d’absolu, racontent autre chose de plus profond et de moins défini, qui touche à un aspect plus philosophique. C’est l’inconscient face à la réalité : ce qu’il y a dedans, ce qu’il y a dehors."
Tisseuse, l’artiste n’est donc pas pour autant une nouvelle Pénélope. Elle lui préfère un autre mythe : celui de Sisyphe. Sur sa colline fantasmée, elle est à la fois le rocher et celle qui le pousse et le voit revenir en arrière, prise dans un mouvement continu. Cela lui permet de battre en brèche les clichés amoureux, notamment par le recours à l’antiphrase qui détourne les "joies du couple" en damnation et en petites et grandes souffrances du quotidien.
Aurélie William Levaux émaille texte et dessin de motifs récurrents qui interrogent les rapports humains et use de comparaisons grivoises pour atomiser la bienséance. Elle pervertit également les mythes et modèles préconçus du couple, rabaissant ici le cordon ombilical à une laisse de chien, altérant là l’alliance au doigt en "bite au cul pour l’éternité".
"Sisyphe, justifie-t-elle, traite de l’absurdité de la vie au delà de la relation entre individus, de la quête un peu vaine de sens, du merdier qui nous pousse à nous raccrocher à l’humain et à en être dépendants affectivement, faute de Dieu ou de réponses face à notre vide intérieur. Nous poussons tous le rocher pour ne pas rester immobiles, repousser la mort et oublier notre condition. L’amour comme drogue. L’autre comme palliatif."
Ultime remède face au néant : la création. Pour cette aînée d’une famille de onze enfants, l’art est très vite apparu comme un refuge pour s’isoler du bruit et, dit-elle, "[se] créer une bulle". A contrario, elle a aujourd’hui développé une hyperactivité, se mêlant au bruissement du monde. Elle avoue "tout faire en même temps : écrire, dessiner, faire le ménage, envoyer des mails, écouter de la musique, broder, et passer de l’un à l’autre de façon frénétique, en état de transe, pour fuir la monotonie et garder l’illusion du mouvement". Une façon de travailler qui se devine à travers ses albums, dont Sisyphe constitue le parfait exemple, pour lequel aucun ordre n’a été préétabli, poursuit-elle : "J’ai travaillé bizarrement, tout à l’envers, un peu comme du patchwork, recollant les morceaux à la fin et laissant l’émotion me guider."
Cet imbroglio cyclique et éminemment fécond laisse le réel – dans la prose – se fragmenter en plusieurs imaginaires – dans les illustrations. Il permet aussi à Aurélie William Levaux de panser ses propres blessures et de mettre des points sur le chemin de croix qui a vu une histoire se défaire et se terminer.
Sortant le mythe de sa célèbre "chambre aux images", elle a déplacé Sisyphe dans une "chambre aux idées" qui rend indissociable le fond et la forme. "Tout est lié, conclut-elle, le processus de création, la relation de couple, la relation au monde. Comme si j’étais à la fois actrice et spectatrice, auteur et humain. Je vis ce que je crée, je crée ce que je vis. Le dessin, le texte, le support de la création deviennent finalement anecdotiques pour que seule l’idée qui s’en dégage prime."
http://bandedessinee.blog.lemonde.fr/tag/aurelie-william-levaux/

La poutre de mon oeil, librairie Contrebandes, Toulon, novembre 2016

« Tu détruis tout ce que tu aimes.
– Oui ben t’as l’air encore en parfait état. À ta place, je me poserais des questions. »

Pas pu achever Sisyphe, les joies du couple. Ce livre d’Aurélie William-Levaux publié par Atrabile au printemps dernier ne se présente ni comme un témoignage ni comme une fiction, livré tel quel, sans quatrième de couverture pour mal-comprenant, un texte illustré auscultant la relation de deux amants belligérants. L’auteure révèle là son talent d’écriture au long cours. Pas pu achever son texte, justement : cathartique, frontal, impudique, suffocant.

Ceci n’est pas un positionnement critique mais une réception personnelle. Affaire de température, de choc thermique. Aurélie William-Levaux n’aime pas le tiède. Ça tombe bien parce que le travail autobiographique supporte assez mal l’économie de soi et la tempérance. Le rapport à l’autre (homme, essentiellement) et les questions existentielles forment le matériau unique de sa création, sa façon de viser l’absolu. Avec Sisyphe, elle dissèque jusqu’à l’os son avatar de papier. Te voilà comme Malcom McDowell dans Orange mécanique, les yeux bien écarquillés, sauf que tu as toi la possibilité de refermer le livre si tu le souhaites, dont acte.

Après viendra cette Poutre de mon œil. Plutôt une brique : recueil épais de dessins d’actualité intime apparaissant comme une annexe de Sisyphe tant certaines pages se répondent. Mais l’auto-dérision prend le pas sur l’auto-fiction et tu recevras bien volontiers cette poutre à travers la gueule, par goût de la phrase assassine, la science des larmes qui rigolent façon politesse du désespoir. « Quand je vais mal j’écris. J’écris quatre fois par jour tous les jours depuis quinze ans. Mais sinon, franchement, ça gaze ».

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